Shigurui, les maîtres de l’ancien monde

Les fantasmes naissent dans l’abîme de l’homme, ce magma façonnant ses émotions brutes qui feraient de lui un animal si le surmoi n’arrivait pas à les distiller en sentiments socialement acceptables.

Ces sentiments ainsi raffinés permettent à l’espèce humaine de croire en son humanité tout en remodelant son environnement à son image. On a parlé d’évolution de l’homme quand l’homme a cru domestiquer la Nature pour en faire une chaussure à son pied. Pourtant, c’est une fois chaussé que l’homme a atteint les sommets de la barbarie lorsque tuer est devenu un art et non une nécessité pour se nourrir.

De nombreux contes et légendes japonais ont été écrit sous le signe de la dualité entre le dragon et le tigre, le vice et l’honneur, le calme et le bouillonnant, le feu qui sur son chemin trouve un cours d’eau, la Lune et le Soleil, le Yin et le Yang.

Cette œuvre au style Wabi Sabi classique en est l’illustration la plus emblématique.

Avec Shigurui, on se rapproche un peu plus des rayons du soleil levant. Un peu plus près du firmament fantasmé par le code d’honneur du Bushido qui voit la lame des samouraïs refléter la lumière de Dieu sur l’homme.

La beauté des choses simples et sobres comme le jardin de l’école d’arts martiaux Kogan, théâtre des moments les plus dramatiques de cette histoire, adaptation du roman classique de Norio Nanjou « Surugajô Gozenjiai », Le Tournoi du Château Suruga.

Dans cette œuvre du mangaka Takayuki Yamagushi, l’histoire prend place en 1630, dans la province de Suruga du Japon médiéval. Tadanaga Tokugawa, le plus jeune frère du Shogun Iemitsu, est un sadique notoire. Sûrement pour combler l’ennui ou simplement assouvir sa soif de sang, et ce malgré une tentative de protestation extrêmement graphique, il décide de rassembler les plus vaillant guerriers de la région qu’il administre afin d’organiser un tournoi. Le 1er duel voit s’opposer Gennosuke Fujiki et Seigen Irako, deux combattants souffrants chacun d’un handicap physique, le premier n’a plus qu’un bras, le second a perdu la vue. Les deux affichent une détermination qui donne l’impression de remonter à la source de la première rivalité sur Terre.

Shigurui nous parle d’une époque d’un autre temps, une époque immortalisée par les estampes japonaises où chaque posture des personnages a un sens.

Cette histoire nous plonge dans les méandres des sociétés traditionnelles nippones, une immersion totale dans ses codes et ses règles car Shigurui c’est tout simplement l’art du cérémonial japonais retranscrit dans un style presque parfait. Fidèle à ce qu’il a de plus sublime et de plus rétrograde, des samouraïs Uber-sexuel, tranchant des troncs d’arbres pour tester la lame d’un forgeron, mâles dominant des femmes dominées, enfermées dans des kimonos qui étranglent leur taille, à l’abri nulle part même quand elles ont la chance d’être bien nées, éduquées pour servir, observer et se taire. Le Moyen Âge en d’autres termes.

Au niveau du style graphique, le trait de l’auteur, à l’aspect vintage digne des premiers anime de la Tatsunoko, est servi par un Character Design actuel, très proche de celui de l’Habitant de l’Infini ou de Vagabond, un trait rigoureux, des trames savamment étudiées pour intensifier la dramaturgie de l’action.

J’insiste sur l’art de la trame que l’auteur semble maîtriser à la perfection. Grâce à elles, la gravité d’un instant solennelle devient très vite palpable, on sent que des têtes peuvent tomber à tout moment, des têtes ou des morceaux de mâchoires. Dans Shigerui, vous verrez des plaies détaillées de corps coupés en deux, des scènes gores qui créent un sentiment de malaise mais qui participent à la description honnête de ce qu’était le Japon de l’époque. Cependant, à aucun moment Shigerui est un Shonen, même si le roman de Norio Nanjou a inspiré la quasi-totalité des Shonen connus, c’est irresponsable voir criminel de le présenter ainsi. Cela dessert l’œuvre qui sera victime des stéréotypes sur la violence des mangas destinés aux adolescents alors que Shigurui est, sans aucune contestation possible, un manga Seinen, Gore, Ecchi qui vise un public adulte et responsable de ce qu’il a envie de voir ou pas. Voilà pourquoi il vaut mieux lire un manga avant d’en faire sa présentation. Un frisson d’indignation parcourt ma plume, je n’ai pas l’habitude de taper sur des collègues mais lorsque j’imagine des gamins d’une dizaine d’années découvrir cette scène insoutenable qui sert de préambule à ce manga et qui annonce clairement la couleur, je suis mal à l’aise. Je n’aurais pas aimé tomber dessus au début des années 90. Offrir ses entrailles à son seigneur pour éviter un bain de sang, dit comme ça cela a l’air poétique cependant non seulement c’est gore avec ce souci du détail qui vous retourne l’estomac mais en plus, cet acte n’a réussi qu’à attiser la passion du seigneur pour le sang versé violemment.

Maintenant que vous savez qu’à coté de Shigurui, Ken le Survivant c’est Oui-Oui au pays des kangourous, nous pouvons vous expliquez pourquoi ce manga est une excellente lecture.

Shigurui a l’avantage de l’adaptation d’un roman comparée à la création d’une œuvre originale.

L’histoire que raconte le roman est terminée alors qu’en fonction du succès de la série celle d’une œuvre originale ne fait que commencer.

L’œuvre originale est victime de son succès qui la condamne à exister tant qu’elle sera populaire. Le mangaka se retrouve enfermé dans une œuvre alors qu’il en a peut-être créé d’autres avant et qu’il en créera d’autres après (voir d’autres pendant la publication du manga), il se devra de focaliser toute son énergie créative dans le scénario et le travail graphique d’une œuvre en publiant un chapitre par semaine. Ce qui laisse peu de place au manque d’inspiration.

Tandis que l’adaptation d’un roman donnera moins de sueurs froides au mangaka, qui déchargé de l’écriture de l’histoire pourra se consacrer à l’élaboration graphique de son manga. Et à moins que le livre ne soit issu d’une série littéraire comme Harry Potter ou Games of Thrones que leurs auteurs respectifs peuvent poursuivre de leur vivant, il n’y aura pas de fan service, personne ne lui réclamera une suite pour une histoire dont il n’est pas l’auteur.

Écrire une suite le fera passer pour un imposteur intellectuel, un artiste prétentieux pensant pouvoir poursuivre une œuvre classique qui n’est pas la sienne.

Tout porte à croire que Shigurui a emprunté un chemin beaucoup plus vertueux car le travail d’orfèvre de Takayuki Tamagushi a réussi à sublimer le roman de Norio Nanjou.

La précision de son trait rend hommage à l’écriture chirurgicale de l’écrivain avec ce souci du détail, cette passion dans l’effort du dessinateur se servant de sa plume comme d’un sabre lumineux qui à travers le prisme de l’espace et les contrastes du plan retranscrit la vie et les zones d’ombres des maîtres de l’ancien monde.

Disponible en version manga et en version série animée

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